Le fantasme des îles :  Traversée Sardaigne - Minorque

 

 

On a coutume de dire qu’en Méditerranée le temps change vite.
L’ouvrage anglais "Ocean passage for the world" , destiné à la marine à voile, déclare qu’en Méditerranée rares sont les tempêtes de force supérieure à 7  soufflant  en été .
Pourtant….
Nous étions partis dans du petit temps, près serré, bâbord amure, pour rejoindre Minorque à partir d’Asinara, une île du nord ouest de la Sardaigne. La mer était belle, les prévisions météo n’annonçaient que de petits airs à proximité des côtes.
Nous n’avions pu capter aucune prévision relative au large (1).

Au près serré, cap à l’ouest, nous visons l’Espagne et non les Baléares. Nous ne pouvons faire mieux. Puis dans la soirée, le vent refusant nous virons de bord et faisons route sur Minorque, cap sur Mahon, au près toujours, mais tribord amure.
Le vent adonnant et augmentant nous sommes contents.

Dans la nuit le vent forcit, puis brusquement de 4 monte à 6 puis 7. On est alors travers au vent. Nous réduisons de 2 ris la grand voile, faisons plusieurs tours de rouleaux dans le génois. Commence alors notre cavalcade de crêtes en creux, de creux en crêtes.

Sous pilote automatique, harnais capelés, nous pensons que le vent est à son maximum, mais il forcit encore et monte force 8.
Travers au vent toujours, sur la route directe de Mahon, grand voile arrisée au 3ème ris,  voile avant réduite à la taille d'un tourmentin, nous filons 10 à 12 nœuds avec des surfs à 15 voire plus. Nous rattrapons le temps perdu en début de traversée.

Quand le jour se lève la mer est blanc gris, formée, un cargo et son chargement vertigineux nous croisent à toute petite vitesse…  prudent lui aussi. Nous guettons les sommets de Minorque, nous avons hâte de voir le Mont Toro se profiler sur l’horizon.

Par moments le vent fléchit, descend force 7, cela devient agréable, reposant, on se dit pourvu qu’il se contienne…. et puis l’anémomètre repart, repasse à 8 et flirte avec le 8 ++…

Quand l’île de Minorque se détache enfin c’est un vrai soulagement. Mais elle est encore à 25 miles. Nous avons retiré les harnais et gardons notre route vers Port Mahon, vers la citadelle.

En approchant du cap, les fonds remontant, la mer se met de plus en plus à creuser. Des trains de vagues d’une hauteur moyenne de 5 mètres, magnifiquement parallèles courent d’un point à l’autre, et parfois déferlent sans grande dangerosité. Elles forment une gigantesque « tôle ondulée ».
Le pilote est débranché,  légèrement anxieux devant une telle cavalerie, nous barrons à la main, prenant par le travers arrière chaque nouvelle vague qui nous soulève avec légèreté.
Anne est derrière moi, à l’extrémité du cockpit. Elle s’est endormie, la nuit et la navigation ont été rudes.

La vague arriva sans prévenir. Elle déferle sur une moitié du cockpit, délaisse en partie Anne assise au bout du balcon, mais, avec une force et une vitesse incroyables,  me projette à travers le cockpit, le palan de grand voile m’arrête. j’ai la peau de deux phalanges, restée dans les filières, arrachée... Rien de plus.

Mais le bateau  à présent est couché, travers aux vagues, et une autre vague arrive, plusieurs mètres au dessus de nous.
Se relever, dégager l’espace pour manœuvrer la barre, se remettre dans la direction des vagues, dos à la vague suivante, plus verte, plus froide, encore plus lourde…. avec la main écorchée, brûlante de sel… Comme un ressort, tout est automatique pour éviter une deuxième culbute.

Le bateau pivote, répondant instantanément à la barre, et, sans une mousse de trop, la vague glisse sous la coque…

La forteresse de Mahon se dresse à quelques miles devant nous. Ô combien longs furent ces miles où chaque vague pouvait être une nouvelle culbute.

Peu à peu la baie de Port Mahon se dévoile,  plate, paisible. Nous  sommes trempés… d’impatience !

Que dire du plaisir de faire glisser les voiles, de sortir l’ancre, de gagner le mouillage du Lazaret ?
Trois jours durant  le vent s’époumone sur la crique où plusieurs voiliers restent à l'abri.
Nous avons mis 30 heures pour faire la traversée.

Ce petit voilier est un vrai bon bateau.

Anne & Christian,  Août 2016

(1) Pour les prévisions météo du bassin méditerranéen nous utilisons maintenant LaMMA